Une fois arrivé au rez-de-chaussé, je traversais les portes automatiques à l'aide de mon badge lorsque je fus surpris par un groupe de personnes assez inhabituel pour l'horaire. Sur le pas de la porte, une vingtaine de taxis attendaient prêt à démarrer. Je ralentissais le pas, les conversations étaient trop confuses pour que j'arrive à comprendre de quoi il avait été question. Visiblement, il y avait du beau monde et les discussions avaient été très intenses car c'est l'une des rares fois que je voyais autant de taxis attendre à la porte. Depuis le début d'année, les marchés sont secoués, c'est probablement la cause de la réunion me dis-je. C'est dans ce genre de situation que l'on se dit aussi que son poste est plus enviable à celui des hauts responsables. La seule chose qu'on me demande c'est que ça marche comme le demande le trader. A lui de faire du résultat avec ce que je lui livre. Pendant ce temps, moi j'ai l'esprit libre.

Je ne tardais pas à m'engouffrer dans les bouches de métro pour n'en ressortir qu'une heure plus tard, les écouteurs sur les oreilles. Comme souvent je passais le trajet à écouter mes cours de chinois sur mon baladeurs mp3. Quelques minutes plus tard j'étais devant mon ordinateur. Je me connectais au site de bourse en ligne de ma banque, l'indicateur de traderforce oscille entre achat et neutre pour le titre GLE. L'action a perdu presque la moitié de sa valeur en 6 mois alors que tout semble indiquer que l'année 2007 a été exceptionnelle. La SGCIB a annoncé 3 semaines plus tôt plus de 5 milliards de bénéfices et une exposition aux subprimes très limitée. Les prévisions des bonus étaient elles aussi sur le bout de toutes les lèvres depuis quelques semaines. Un peu nerveux, je me demande s'il est opportun de passer mon ordre. Même si je suis tous les jours le cours de la société générale, je m'intéresse depuis trop peu de temps à la bourse. Je décide de ne pas m'enflammer et d'aller me coucher.

9h30 jeudi 24 janvier, j'arrive au siège de mon employeur. Je remarque quelques banderoles rouge et blanche condamnant les portes latérales. Une réception est programmée et de nombreuses hôtesses attendent dans le hall. Elles sont accompagnées par un nombre important de vigiles. N'étant pas franchement en avance, je ne prends pas plus le temps d'analyser la situation. Je suis déjà en train de me rappeler les sujets sur lesquels j'ai prévu de travailler. J'ouvre la porte de mon open space au 32ème quand je vois tout le monde scotché en train de lire son écran. A priori, ce n'est pas le code source qui a un effet aussi hypnotique sur mes collègues. Je me logue sur ma machine et je remarque que mon chef de pôle me fait signe : Nico ça ne serait pas toi qui a détourné les 5 milliards?! Un peu surpris, je tourne la tête vers son écran sur lequel est écris en gros titre : Fraude massive, la SGCIB perd 5 milliards d'euros!. L'annonce a de quoi déstabiliser. Je m'assois et je commence à lire les articles les uns après les autres. Ma messagerie instantanée m'interpellent de tous les cotés. Plusieurs amis m'envoient simultanément les liens vers les sites d'information. Mon voisin d'en face s'exclame Regardez, il y a tf1 et France 3 en bas. Le défilé médiatique ne fait que commencer. Notre chef improvise une réunion avant la pause de midi. Le message est clair : Aucune information ne doit sortir de manière non officielle sinon c'est la mise à pied. Des rumeurs circulent sur le trader présumé, en aucun cas vous ne devez faire de déclaration à la presse. L'émotion dans la voix de mon responsable est palpable. Le silence qui suivra l'annonce traduit le choc que tout le monde éprouve depuis ce matin.

Je me repasse le film de ces dernières 24 heures. Non, je ne suis pas en train de rêver. SGCIB, l'une des banques les plus prestigieuses dans le monde, affichant des profits records voire insolents par rapport à sa taille vient de descendre subitement en enfer. La journée continua ainsi, suspendu aux dernières révélations de boursorama et du figaro.

Depuis, les 3 tours de verre du siège me semblent un peu plus petites chaque matin.